Chez Chantal, un trésor de cartons, à l'entrée de la Terrade (3)

Chez Chantal, un trésor de cartons

Je vous avais promis de vous présenter notre voisine, Chantal, qui tient une ravissante boutique en face de chez nous.

Chantal a fait ses études d'art à l'ICART, une école d'art de Paris, où elle s'est initiée à la restauration de tableaux. En faisant des stages chez des antiquaires, dans le cadre de ces mêmes études, elle a été prise par la dynamique de ce métier.

Elle s'installa dans une halle, à Paris, où elle était la première antiquaire, entre autres commerces : bouchers, fleuristes, etc ... Peu à peu, d'autres antiquaires sont venu la rejoindre, et cette halle finit par se spécialiser dans ce genre de boutiques. Plusieurs années après avoir quitté ce lieu, elle y retourna, uniquement pour voir un antiquaire poser son dernier objet dans sa voiture, déménageant avant destruction des halles, rachetées par des promoteurs. Signe ou hasard, c'est en tout cas comme une parenthèse qui se ferme, pour Bernadette, elle qui l'avait ouverte.

Elle s'installe en Creuse, à Aubusson, où elle tient une boutique d'antiquités dans le centre. C'est ainsi qu'elle fit la connaissance des cartons, lorsque des clientes l'approchèrent pour lui proposer de lui en vendre.

Les cartons, pour ceux qui l'ignorent, sont l'image peinte qui sert de modèle pour tisser la tapisserie. Les cartonniers peignaient donc ces supports, qui étaient placés sous les fils de coton du métier à tisser. Les cartons, en tant que tels, n'ont été valorisés aux yeux du public que récemment, la tapisserie prenant tout le devant de la scène, même encore aujourd'hui. Bien que n'étant qu'un instrument de travail, un maillon de la chaîne de fabrication d'une tapisserie, il n'en est pas moins une oeuvre d'art par lui-même, un peinture qui a sa propre présence.

Certains cartons sont signés, particulièrement à l'époque royale, par des artistes reconnus. Mais dans l'univers de Chantal, le carton n'est jamais signé, et c'est une différence d'avec les tableaux de peintures, et de différences, il en présente encore quelques autres.

On voit par exemple ce carton, qui a servi a tisser les divers éléments de la tapisserie d'un fauteuil, ou d'un canapé. Les contours de ces éléments ont été tracés avec des couleurs distinctes, pour être bien visibles sur le métier,

les tracés portent des numéros ...

... et on retrouve à l'arrière du carton ces numéros, complétés quelques fois par des noms de client, ou des remarques sur des détails techniques, ou encore sur la couleur.

Par transparence, on voit des petits trous sur toute la surface : les cartons étaient épinglés à la trame de coton du métier, pour que le dessin soit bien calé tout au long du tissage..

C'est donc ainsi que Chantal a rejoint sa vocation première, celle de la restauration de tableaux, en se consacrant à ce nouvel univers. Les cartons ont souvent subi l'épreuve du temps, soit de par leur ancienneté, soit parce qu'ils ont servi à faire plusieurs tapisseries et sont donc usés par le passage de la flûte (petit instrument en bois autour duquel les fils étaient enroulés). Soit, enfin, parce qu'ils étaient découpés, en vue d'en substituer les motifs, sans avoir à les refaire. Pour être encadrés donc, ou, mis sous verre, ils ont besoin d'être restaurés, reconstitués lorsque les morceaux sont retrouvés.

Chose curieuse, ce n'est pas par le biais de la tapisserie que Chantal est entrée dans ce monde, mais par le métier d'antiquaire.

Les premiers lots de cartons à être vendus l'ont été après la fermeture des manufactures, qui possédaient un ou deux siècles, parfois plus, de travail de cartonnier. Les lots ont été vendus tels quels, sans que le détail en soit connu. C'est justement le travail admirable qu'accompli Chantal, celui de les connaître un à un, de reconstituer leur histoire, leur époque, et de les rendre accessibles à sa clientèle, et, au-delà, au public. C'est un travail de longue haleine. Certains cartons font partie de séries, qu'il s'agit de regrouper, d'autres sont liés à des contes, des fables, ou encore, se retrouvent dans les illustrations de certains livres. Chantal fait même de la rétention de stock : elle ne vend pas certaines pièces, du moins pas avant d'en avoir gardé une trace pour la mémoire collective. En effet, vendues, elles disparaissent dans les collections privées, et deviennent inaccessibles à la culture générale.

Comme une magicienne, en vous déballant ces traces du passé soigneusement couchées dans des boites, elle vous fait parcourir l'évolution de ces métiers, cartonnier et lissier, l'évolution des goûts et des représentations au fil des siècles. Par exemple, les cartons les plus anciens sont d'une beauté simple et émouvante. Les contours sont peints au pinceau fin, avec des terres diluées : elles sont comme peintes à l'encre. C'est plus du dessin que de la peinture, et l'assurance, l'harmonie des traits nous en disent beaucoup sur le geste, sur ceux qui les ont réalisés. N'étant pas ou peu colorés, ces cartons révèlent ce qu'était le travail des lissiers à cette époque, qui doit être le 18 ème siècle. Les lissiers composaient donc eux-mêmes les couleurs de la tapisserie, ce qui suppose une vive imagination dans les couleurs de la scène peinte, mais également une excellente mémoire.

Les cartons anciens peints en couleurs sont alors, au 18eme, aussi aboutis que des peintures, et les personnages en sont quelques fois découpés pour être replacés dans les mêmes fonds, mais peints de manière plus appropriée à la tapisserie. En effet, le lissier a besoin d'une lisibilité accentuée du carton, sur son métier. On le voit bien dans la différence entre la première photo et la deuxième photo du pêcheur à l'épuisette : les zones de couleurs sont mieux délimitées, et les couleurs plus contrastées.

Si le carton porte déjà toutes les futures couleurs de la tapisserie, il reste au lissier l'art éminemment difficile du choix subtil de la couleur, et c'est à mes yeux à ce point de l'évolution que les plus belles réalisations ont eu lieu, le travail du cartonnier et du lissier allant ensemble dans ce sens, dans une sorte d'équilibre qui permet la subtilité.

Les changements de style et de travail sont très nets selon les époques. D'abord destinée aux seigneurs, les motifs et les scènes représentées changent lorsque la tapisserie s'adresse à une clientèle de plus en plus bourgeoise, notamment par l'adaptation au mobilier.

Puis, plus le temps avance, plus la technique évolue dans le sens de la rentabilté, frustrant progressivement le cartonnier d'une oeuvre accomplie. Le carton s'écarte progressivement de la peinture. Les cartons les plus marqués par cette tendance se résument au strict nécessaire à la réalisation technique de la tapisserie.

La dernière étape, moderne, est celle qui a codé les couleurs par numéro, verrouillant totalement le choix des couleurs, l'artiste peintre imposant sa loi chromatographique. Car, en effet, ce furent des artistes peintres qui fournissaient l'image, et non plus les cartonniers.

L'impression que je garde ce soir de ma visite de cette boutique, c'est celle d'une machine à voyager dans le temps. Je suis épris de ce qui se dégage des cartons les plus anciens, j'imagine des gens beaux à force de prendre le temps de faire du beau, entre les rochers, les aubépines, au son de cette Creuse qui coule toujours. Ca y est, je le sens, de toutes petites racines me poussent.

Décidément, ça se confirme, le temps est le véritable maître d'Aubusson.

Commentaires

1. Le vendredi 8 septembre 2006, 16:40 par Eli

Beau travail de reportage smi1 ....

2. Le vendredi 8 septembre 2006, 17:28 par Tenryu
Eli, merci pour votre compliment. Je n'ai fais que retranscrire les explications de Chantal. A bientôt
3. Le dimanche 10 septembre 2006, 11:53 par mamie nova

c'est super tout ça.... finalement tu va pouvoir demander au syndicat d'initiative de te verser une subvention... smi4

mais enfin Tinh'Y que tu es mauvaise langue... :-C

sans blague tu vas nous faire aimer Aubusson, c'est le but non ?
quant à la photo je me méfie des fois que tu la publierai sur ton blog ;-(
smi2

4. Le dimanche 10 septembre 2006, 11:56 par mamie nova

bon allez, merci pour tout ce que tu nous fait connaitre, les tapisseries j'adore, dis le à chantal .

Big bisous

5. Le dimanche 10 septembre 2006, 14:25 par Tenryu

Merci pour les compliments Tinh'Y, et je retransmettrai à Chantal.

Sinon pour ta photo, je te promets que ça restera entre nous. Je l'attends, alors ne me fais pas trop languir :)

A plouche !

6. Le dimanche 10 septembre 2006, 21:39 par Frédéric

Trés beau reportage sur une activité importante de la tapisserie et surtout sur une personne et son métier qui gagne à être connus. Un grand merci pour cet agréable lecture.

7. Le lundi 11 septembre 2006, 00:58 par Tenryu

Le plaisir est mien Frédéric.
A bientôt.

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