Hommage à Ustad Vilayat Khan

Il y a quelques jours, alors que je faisais quelques recherches musicales sur le net, je tombai sur une nouvelle inattendue : Ustad Vilayat Khan, l'incomparable génie du sitar, nous a quitté le 13 mars 2004, à l'âge de 76 ans. Je ne le savais pas, et cette nouvelle m'a frappé, coupant de mon esprit toute préoccupation futile, me laissant humble et aborbé dans son souvenir.

Le très regretté musicien a béni les oreilles de ceux qui l'ont entendu en ce monde, et s'est éteint, à ma très grande tristesse.

A vrai dire, ce maître a coupé ma vie en deux. Il y a mon existence avant de l'avoir découvert, puis mon existence après l'avoir entendu. Aussi me dois-je de lui offrir un hommage immodéré, à la mesure de sa grandeur indiscible.

Ce fut en octobre 1982, ma mère vînt me dire ces quelques paroles :

"On a annoncé sur France-Culture la retransmission d'un concert exceptionnel, un musicien Indien considéré comme le meilleur musicien au monde".

Je connaissais déjà un peu le sitar de Ravi Shankar, dont j'aimais bien la musique, mais sans plus. Je préparai donc tout appareil de la maison capable d'enregistrer, et réquisitionnai la stéréo familiale (un vieux mais excellent modèle). Un dîner était prévu à la maison, et je branchais tout de même le son, faisant fi de ce que penseront les invités.

Je ne compris pas grand-chose, à cette première écoute, mais dès les invités partis, je branchais un casque et mis en marche la cassette. A partir de ce moment, et pour les jours suivants pendant des années, s'ouvrit un enchantement difficile à décrire. Les sons si purs, les si justes et expressives semblaient à mes oreilles comme des formes, des couleurs, des gestes, en une succession d'émotions profondes, subtiles et incroyablement riches.

Cette cassette, ou plutôt ces cassettes (puisque j'ai enregistré sur deux appareils), je les ai écoutées un nombre incalculable de fois. Usées, leurs bandes se sont brisées plusieurs fois, mais une fois réparées, je les écoutais encore.

Je découvrais qu'il y avait un monde intérieur, différent de celui des objets, ou plutôt un regard intérieur sur le monde et sur nous-mêmes, un regard tout de finesse, d'écoute et de sensibilité, qui dépasse de loin toutes les autres réalisations humaines, parce qu'il émane du plus profond de notre sagesse intérieure.

Descendant d'une lignée de six générations de génies musicaux, Ustad Vilayat en est l'aboutissement. C'est un musulman soufi, le soufisme étant une branche mystique de l'Islam, étincelante de lumière spirituelle.

(le voici, priant avant un récital)

Empereur du Sitar, Génie de la musique Indienne, Meilleur musicien du monde, Ustad Vilayat Khan a reçu beaucoup de superlatifs pour le décrire, mais à vrai dire, c'est chose impossible, ces mots sont plats et vides de sens comparés à qui est vraiment ce monsieur. La seule chose à faire, c'est de l'écouter, pour pouvoir comprendre.

Le dernier concert du maître eut lieu à Paris, en 2002. J'ai appelé le lendemain de l'ouverture de la vente des billets : plus aucune place !!! L'audience parisienne était, de toutes celles qu'il a connues, celle qu'il préférait. L'écoute des auditeurs parisiens était excellente, et Vilayat Khan appréciait qu'ils n'applaudissaient qu'à la fin des morceaux, contrairement à d'autres, laissant ainsi à l'ambiance toute son attention et ouverture.

(Ustad Vilayat Khan à Paris, dernier concert)

Malgré son âge avancé, il n'avait rien perdu de sa vivacité, ni de son génie. Au contraire, son art semblait au sommet de sa perfection. Deux vidéo de ce concert, un extrait audio ainsi qu'une interview, sont disponibles à cette adresse :

http://vilayat_khan.mondomix.com/fr/itw1967.htm

ou

http://www.mondomix.com/archives/theatredelaville/2002/vilayatkhan2002/vilayat.htm

L'écouter initia pour moi un chemin, que j'ai tenté de parcourir par plusieurs moyens, et aujourd'hui, je peux dire que sa musique m'a appris comment vivre. Vivre et mourir sans avoir entr'aperçu la splendeur de notre monde, la splendeur de la terre, du ciel, et de tout ce qui vit entre ces deux-là est un gâchis impardonnable. De toutes nos forces il faut lever les voiles de devant nos yeux (nos oreilles) et surtout notre coeur, et sortir de cette ignorance où nous ne percevons rien.

Maître au coeur comme un lac, aux doigts de sucre, votre délicatesse a eu raison de mon être grossier. Votre être tout entier n'est que béatitude et félicité. Votre musique est imprimée à jamais dans mon coeur, et dans cette voie difficile de l'expression de la beauté, votre souvenir est un soutien sans faille.

Je pose humblement mon front à vos pieds, que votre bénédiction jamais ne me quitte.

Commentaires

1. Le mardi 6 février 2007, 01:59 par yobin

Hum ... Que dire de plus ... Tout y est ... Les prémices initiatifs d'une vie ne s'oublient pas.
Le nirvana est proche. Reposez en paix.

2. Le mardi 6 février 2007, 09:52 par Tenryu

Quel plaisir, frère, de recevoir ta visite ici !!

Bon chemin à toi !

3. Le dimanche 14 octobre 2007, 16:00 par Dominique

C'est avec émotion et ravissement que j'ai lu votre hommage à Ustad Vilayat Khan. Un musicien exceptionnel, à n'en pas douter, et dont j'écoute toujours avec un infini plaisir les enregistrements. Comme les lignées de musiciens ne s'éteignent jamais, vous savez probablement qu'Ustad Vilayat Khan a un fils, talentueux joueur de sitar à la voix chaude et émouvante : Ustad Shujaat Husain Khan. Si vous ne le connaissez pas encore, je vous invite à le découvrir à travers ses enregistrements. De plus, Ustad Shujaat Husain Khan a constitué avec le musicien iranien Kayhan Kalhor un duo remarquable, sous le nom tout simple de "Ghazal". Cette rencontre a déjà donné lieu à trois ou quatre CD (The Rain, Moonlight on the Silk Road, Lost Songs of the Silk Road, etc) disponibles pour la plupart chez Amazon. Alors, si vous voulez prolonger le plaisir de l'écoute et suivre la lignée du regretté Ustad Vilayat Khan, je vous invite à découvrir (ou redécouvrir) la musique de son fils.
Salutations,
Un grand amateur de musique indienne
(Dominique)

4. Le vendredi 19 octobre 2007, 14:35 par Tenryu

Bonjour Dominique, et merci pour votre message; excusez mon retard à y répondre, je ne l'ai vu qu'aujourd'hui.

Oui, j'ai découvert Ustad Sujaat Khan il y a peu, grâce à quelques vidéos récemment mises sur google, où il apparaît avec son père en concert. Il y a aussi un très intéressant documentaire qui lui est consacré, où il explique ce que fut son "khandan" avec Vilayat Khan (transmission).

Il me reste toutefois à le découvrir mieux encore, mais déjà il est surprenant que malgré le génie écrasant de son père, il a su dégager son propre style de musique, bien à lui.

Salutations, et peut-être à bientôt.

5. Le jeudi 6 novembre 2008, 20:27 par Naizak

J’ai découvert la musique de ce (Krishna du sitar) pour la 1re fois à kaboul dans les années 60, et c’est dans la même ville que j’ai appris son VOYAGE. pour moi il est toujours là avec sa musique divine et son sitar, un musicien comme vilayat khan sahib ne reviendra pas avant ….. ! mais écoutons la vie et regardons notre belle planète à travers de sa musique.
naizak

6. Le samedi 8 novembre 2008, 11:04 par Tenryu

Bonjour Naizak,
et merci pour votre petit témoignage.
Vrai, on peut regarder le monde à travers la musique de Vilayat, ou plutôt s'inspirer de sa sensibilité pour mieux percevoir ... et c'est là où sa musique dépasse la musique ...

7. Le vendredi 24 juillet 2009, 14:26 par zafar

Le dieu du sitar, il et TJS avec nous

8. Le vendredi 24 juillet 2009, 15:25 par Tenryu

Tiens, Zafar, je vais me joindre à ton hommage en écoutant justement Raga Pilu joué par le maître ...
Merci pour ta visite.

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